Analyse

Produire ce que nous importons : trois verrous, et ce qu’on peut vraiment y faire

Le crédit agricole camerounais n’est pas cher : il est rare. Plus de 150 000 tonnes de capacité de broyage du cacao ne tournent pas. Analyse des trois verrous du modèle, et de ce qu’une ingénierie de projet peut réellement y changer.

26 septembre 2026 · Josten Magloire Wandji, Directeur Général — XP-NOVA SARL

Commençons par un chiffre qui devrait nous empêcher de dormir.

Le Cameroun dispose d’une capacité installée de transformation du cacao d’environ 250 000 tonnes. Elle en traite à peu près 96 000. Autrement dit : plus de 150 000 tonnes de capacité de broyage existent déjà, sont payées, et ne tournent pas.

Pendant ce temps, le pays a importé pour 466,9 milliards de FCFA de céréales en 2025 — dont 268,7 milliards de riz et 187,8 milliards de blé.

Nous exportons la fève. Nous importons la farine. Et entre les deux, des usines attendent.

La dépendance aux importations n’est pas une fatalité culturelle. C’est le produit d’un modèle économique — et un modèle, ça se démonte. Encore faut-il démonter le bon.

Premier verrou : le crédit n’est pas cher, il est rare

On entend souvent que les banques camerounaises étouffent la production par des taux prohibitifs. Les chiffres de la banque centrale demandent une nuance — et cette nuance change complètement la stratégie à adopter.

Au premier trimestre 2026, le taux moyen des crédits nouveaux mis en place au Cameroun s’établissait à 9,03 %. C’est le niveau le plus bas de la zone CEMAC, dont la moyenne atteint 12,38 %. Quand on cite « 12 % » pour l’Afrique centrale, on cite une moyenne régionale que le Cameroun tire vers le bas.

Le problème est ailleurs, et il est plus sévère.

Coût et volume du crédit au Cameroun — premier trimestre 2026
GrandeurValeurLecture
Taux moyen, Cameroun9,03 %Le plus bas de la zone
Taux moyen, ensemble de la CEMAC12,38 %C’est le chiffre régional souvent cité
Gabon21,51 %Ce sont eux qui tirent la moyenne
Guinée équatoriale17,44 %
Volume de crédits nouveaux1 337,3 Md FCFAcontre 1 887 Md un an plus tôt, soit −28,24 %
Part captée par les PME21,31 %pour environ 80 % du tissu industriel
Le déplacement de diagnostic qui commande la stratégie

Quand une enveloppe qui finance trois dossiers doit en départager dix, ce n’est plus le taux qui décide de l’octroi. C’est la qualité de la preuve apportée.

Militer pour la baisse des taux est un combat légitime. Ce n’est pas celui qui débloquera un projet cette année.

Ce que le diagnostic classique a de juste

Deux mécanismes restent parfaitement exacts, et ils suffisent à expliquer le verrou.

La prime au court terme. Une opération d’importation offre un cycle de trésorerie mesurable en semaines. Une unité de transformation, en années. À risque perçu comparable, le banquier préfère la rotation rapide — ce n’est pas un biais, c’est une préférence rationnelle pour la liquidité. Le projet productif est pénalisé par la durée même de ce qui fait sa valeur.

L’inadéquation des échéanciers. Des remboursements sont exigés avant que la première bande d’élevage ou la première récolte n’ait produit la moindre recette. Le projet est alors mis en défaut par sa structure de financement, pas par son exploitation.

Précisons honnêtement : aucune statistique publique ne documente la structure d’échéancier des crédits agricoles camerounais. C’est une observation de terrain, répétée dans les dossiers que nous voyons passer, mais non mesurée.

Deuxième verrou : quand l’État vit de ce qui entre

Lorsqu’un État tire l’essentiel de ses recettes de la taxation des marchandises qui franchissent la frontière plutôt que de la valeur produite à l’intérieur, deux effets se cumulent.

Le premier est budgétaire. Développer la production locale revient, à court terme, à réduire l’assiette douanière. L’arbitrage entre la recette de demain et celle de ce trimestre n’est jamais neutre pour une administration qui doit boucler un budget.

Le second est politique. Là où l’accès au marché passe par une autorisation administrative, cette autorisation devient elle-même une ressource. Elle favorise l’intermédiation commerciale — peu de capital, retour rapide — au détriment de l’investissement industriel, qui immobilise et rapporte tard.

On produit ainsi des commerçants là où l’on voulait des industriels. Non par défaut de volonté individuelle, mais parce que le système récompense exactement cela.

Disons-le franchement : nous ne pouvons rien y faire

Un bureau d’ingénierie ne change pas un modèle fiscal. Il ne réforme pas la structure des recettes publiques, il ne modifie pas le régime des licences d’importation, il ne pèse pas sur la politique douanière. Prétendre le contraire serait malhonnête, et personne ne le croirait.

Ce verrou relève de la décision publique. Ce qu’un praticien peut y apporter tient en un mot : de la mesure. Documenter ce qu’un projet local produit réellement en emplois, en recettes fiscales internes et en substitution d’importations — de sorte que l’arbitrage se fasse sur des chiffres plutôt que sur des impressions. C’est modeste. C’est aussi ce qui manque le plus.

Troisième verrou : la tonne à trois mille six cents francs

Exporter brut et réimporter transformé est le mécanisme le plus coûteux des trois, parce qu’il est le plus discret : il se présente comme un succès à l’exportation.

Le projet de fer de Mbalam en donne une mesure, à partir de ses propres chiffres annoncés. Premières exportations attendues au premier trimestre 2026. 10 millions de tonnes par an en première phase, cible de 25 millions à partir de 2030. Recettes fiscales et parafiscales projetées pour l’État : environ 3 milliards de dollars sur la durée du projet, pour plus de 500 millions de tonnes extraites jusqu’en 2050.

Faisons la division.

Mbalam — ce que la tonne exportée laisse au pays
GrandeurValeur
Recette publique par tonne exportéeenviron 6 USD, soit environ 3 600 FCFA
Emplois directs annoncés, phase 1140 pour 10 millions de tonnes par an
Part du secteur minier dans le PIBenviron 1 %

Conversion au taux indicatif de 600 FCFA pour 1 USD. Ce ratio est calculé sur des projections annoncées, pas sur des résultats constatés — le projet n’a pas encore exporté. Il ne compte que les recettes publiques directes, ni les salaires, ni les achats locaux, ni les infrastructures. Ce n’est pas un jugement sur ce projet en particulier : c’est l’économie de l’export brut en général.

Trois mille six cents francs la tonne pour une ressource non renouvelable. Un emploi direct pour 71 000 tonnes extraites.

Le problème n’est pas que ces chiffres soient faux. Le problème, c’est qu’ils soient normaux pour de l’export brut.

La valeur ne se crée pas à l’extraction. Elle se crée à la transformation — et elle reste là où la transformation a lieu.

Ce qui a changé, et que peu de gens ont vu

Le constat est structurel. Il n’est pas figé. Trois faits récents, tous vérifiables, vont dans le sens inverse de la rente — et aucun n’est encore pleinement exploité par les porteurs de projets.

La substitution aux importations produit des résultats mesurables. La facture céréalière est passée de 543,6 à 466,9 milliards de FCFA entre 2024 et 2025. −76,7 milliards en une seule année, soit −14,1 %. Ce n’est pas une intention de politique publique : c’est une ligne de la balance commerciale.

Un fonds de garantie couvre désormais la moitié du risque. Le projet de banque agricole annoncé en 2011 a été suspendu en 2018. À la place, un fonds de garantie agricole a été créé par décret du Premier ministre du 22 mars 2023 : deux compartiments — chaînes de valeur agricoles d’une part, élevage et pisciculture d’autre part — chacun doté d’un mécanisme de garantie partielle à 50 % adossé aux banques agréées, et d’une facilité de refinancement pour les établissements de microfinance. Ses ressources proviennent de deux projets cofinancés par l’État et la Banque africaine de développement, dotés de 75 et 65 milliards de FCFA.

Un dispositif vient d’ouvrir pour le segment qu’on ne finançait pas. Le 16 septembre 2026, un dispositif doté d’environ 14 milliards de FCFA a été lancé à Yaoundé, sur financement de la Central African Forest Initiative, avec le ministère de l’Économie. Sa cible est décrite en toutes lettres : les entreprises « qui rencontrent des difficultés à franchir le seuil entre la microfinance et le crédit bancaire classique ». C’est-à-dire exactement la PME agro-industrielle camerounaise : trop grande pour l’EMF, jugée trop risquée par la banque.

Et l’État force la transformation du bois — par la contrainte. Un arrêté du 28 avril 2026 porte à 91 le nombre d’essences interdites à l’export en grumes, contre 76 auparavant. Un engagement régional prévoit l’interdiction totale au 1er janvier 2028. C’est l’exemple le plus net d’un État qui renonce délibérément à une recette d’exportation immédiate pour imposer la transformation sur place.

L’échéance qui ne se négociera pas

Le règlement européen sur la déforestation s’applique le 30 décembre 2026 aux grandes et moyennes entreprises et à l’ensemble du secteur du bois. Le 30 juin 2027 aux micro et petites entreprises. La Commission a publié un paquet de simplification le 4 mai 2026 et indiqué qu’il n’y aurait pas de troisième report.

Cacao, café, caoutchouc, palmier à huile, bois : les filières concernées sont précisément celles qui font nos exportations. Une filière qui n’aura pas géolocalisé ses parcelles perdra son débouché européen. Cela vaut pour le brut comme pour le transformé.

Un point de structuration que beaucoup ignorent : l’obligation pèse sur l’opérateur qui met le produit sur le marché de l’Union, pas sur le producteur. Un financement de mise en conformité doit donc être adossé à l’acteur qui porte l’obligation et la trésorerie — l’exportateur ou le transformateur, jamais le planteur.

La conformité n’est pas une charge administrative de plus. C’est la condition d’accès au marché qui rend la transformation rentable.

Ce qu’une ingénierie de projet peut réellement faire

Des trois verrous, un seul relève de la décision publique — et nous venons de dire que nous ne le lèverons pas. Les deux autres sont à portée de travail.

Le verrou bancaire est fait de preuve, et la preuve se fabrique.

  • Un modèle financier remis ouvert, formules visibles, que l’analyste peut tester en changeant l’hypothèse qu’il conteste.
  • Un contrôle par un tiers séparé de celui qui a rédigé l’étude, avec un avis motivé — y compris défavorable.
  • Des sûretés opposables montées avec le notaire.
  • Un décaissement par jalons, sous convention de séquestre, où les fonds ne sortent que sur visa technique vérifié sur le terrain.
  • Un échéancier calé sur le cycle biologique réel, pas sur l’année comptable.

Aucun de ces instruments n’est une innovation. Ce sont des standards, appliqués systématiquement là où ils ne le sont que rarement.

Le verrou de la chaîne de valeur est fait de positionnement, et le positionnement se décide projet par projet. Pour chacune des 29 filières que nous référençons, la question est la même : jusqu’où monter — produit brut conditionné, ingrédient destiné aux professionnels, produit fini, ou valorisation des co-produits ? Et surtout : qu’est-ce que ce palier exige en équipement, en conformité et en débouché ?

C’est le sens de notre doctrine — Produire, Transformer, Exporter — et l’ordre des trois termes n’est pas décoratif. On n’exporte qu’après avoir transformé.

Ce que nous ne promettons pas

Une ingénierie prépare un dossier à la bancabilité. Elle ne garantit ni l’obtention du financement, ni les conditions auxquelles il serait accordé, ni le résultat commercial du projet. Ce qui se décide dans un comité de crédit n’appartient pas au bureau qui a monté le dossier.

Toute promesse contraire devrait alerter celui à qui elle est faite.

Pour finir

Le moment est particulier. Un fonds de garantie couvre la moitié du risque de crédit. Un dispositif de 14 milliards vient d’ouvrir pour les entreprises du milieu. La substitution aux importations a retiré 76,7 milliards à la facture céréalière en une année. Et une échéance réglementaire européenne oblige des filières entières à se documenter avant le 30 décembre.

Pendant ce temps, 150 000 tonnes de capacité de broyage attendent d’être alimentées.

Ce qui manque le plus aujourd’hui n’est ni la ressource financière, ni la capacité industrielle : c’est le dossier capable de relier les deux.

Il ne se décrète pas. Il se monte. Et c’est un métier.

Vous portez un projet agricole ou agro-industriel ? Décrivez-le en quelques minutes : nous vous disons où il en est, ce qui lui manque pour être instruisable par un financeur, et ce que cela suppose comme travail.

Soumettre mon projet
Sources

Les données de crédit proviennent de la Banque des États de l’Afrique centrale, relayées par Investir au Cameroun (16 juin 2026 pour le premier trimestre 2026 ; 21 mars 2025 pour la répartition PME et grandes entreprises à fin septembre 2024). Les importations céréalières sont issues de l’Institut national de la statistique, relayées le 1er avril 2026. Les chiffres du projet Mbalam proviennent d’Investir au Cameroun (12 décembre 2025) ; la part du minier dans le PIB, d’Agence Ecofin (21 mai 2025) ; le ratio par tonne est un calcul de l’auteur à partir de ces projections. Le fonds de garantie agricole est documenté par Investir au Cameroun ; le dispositif du 16 septembre 2026 par le ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire (21 septembre 2026). Le calendrier du règlement européen sur la déforestation suit l’analyse du cabinet Hogan Lovells (15 mai 2026).

Les volumes de transformation du cacao proviennent d’un relevé de presse de septembre 2026 et restent à confronter au bilan chiffré de l’Office national du cacao et du café. Les données de crédit portent sur le premier trimestre 2026 ; les prix de filière varient en cours de campagne.

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